En 2002, les descendantes d’Eugène Pian, officier télégraphiste à bord des navires de la Compagnie Générale Transatlantique ont fait un don d’archives à l’Association French Lines.
Ce fonds d’archives est constitué d’un ensemble de documents retraçant la carrière d’Eugène Pian, notamment son travail d’officier télégraphiste à bord des paquebots sur la ligne Le Havre-New York au début du XXe siècle. Une partie de ces archives concerne le décès tragique d’Eugène Pian le 26 février 1916 lors du torpillage de La Provence au cours de la Première Guerre Mondiale. Les documents permettent également de se rendre compte des conséquences de cette perte pour sa famille, et notamment sa sœur, Alice Frete.
Auteur : Eugène Pian, sa sœur Alice Frete, les descendantes de Eugène Pian
Titre : Don Eugène Pian
Dates : 1898-2002
Nombres de documents, d’objets : 439 documents papier dont 19 photographies, 62 cartes postales et 2 médailles
Plus petit document : 8,3 cm x 5,3 cm
Plus grand document : 51,5 cm x 32 cm
Matière : papier, carton, encre, papier photographique, bois, métal, tissu
Techniques : télégraphie, imprimerie, écriture manuscrite
Eugène Pian est né le 14 mars 1882 à Yvetot (Seine Maritime alors nommée Seine Inférieure). Ayant fait ses études au collège du Mans (Sarthe), il obtient, au mois de juillet 1898, son « Brevet de capacité pour l’enseignement primaire » pour être instituteur. Cependant c’est aux services vicinaux de Fresnay-sur-Sarthe (Sarthe) et de Pont L’Evêque (Calvados) qu’il travaille de août 1898 à février 1901, puis au service de Conservation des Hypothèques de Pont L’Evêque de mars 1901 à octobre 1903.
Lors de son service militaire, Eugène Pian est appelé au sein du Bataillon des Sapeurs Télégraphistes au Mont Valérien en 1903. Il y reste trois ans et obtient d’excellentes notes ainsi que le grade de sous-lieutenant de réserve. Par la suite, des documents attestent qu’il enseigne la Télégraphie à l’Armée quelques semaines par an.
D’après son contrat d’apprentissage, c’est le 1er octobre 1906, soit à l’âge de 26 ans qu’il commence à naviguer sur les navires de la Compagnie Générale Transatlantique bien qu’il soit alors Elève Opérateur de Télégraphie Sans Fil pour la Compagnie Française Maritime et Coloniale de Télégraphie Sans Fil.
Installation de T.S.F. à bord du paquebot Paris
C’est en effet la Compagnie Française Maritime de Télégraphie Sans Fil, dont la Compagnie Générale Transatlantique est actionnaire, qui emploie Eugène Pian pour le placer sur les navires de la Compagnie Générale Transatlantique.
Eugène Pian est définitivement engagé le 1er novembre 1906 et navigue de 1906 à 1909 sur La Touraine, La Lorraine, La Gascogne, La Savoie. Il devient chef de poste le 1er janvier 1910. Au cours de cette même année, il se renseigne pour être radiotélégraphiste dans les colonies françaises. Finalement, il reste l’employé de la Compagnie Française Maritime et Télégraphie Sans Fil et il poursuit sa carrière d’officier télégraphiste sur La Lorraine, le Pérou puis La Provence.
C’est à bord de La Provence que le début de la Seconde Guerre Mondiale le surprend. Eugène Pian reste à son bord, réquisitionné par l’Etat Français avec d’autres officiers et membres du personnel. Ce navire est en effet armé en croiseur auxiliaire et prend le nom de Provence II.
Eugène Pian est opérateur de Télégraphie Sans Fil à bord des paquebots de la Compagnie Générale Transatlantique, c’est-à-dire qu’il a été formé pour réceptionner et émettre des messages lorsque le navire est en mer.
La Télégraphie Sans Fil est une invention récente à l’époque. Le scientifique anglais James Maxwell met au jour le procédé qui permet les oscillations magnétiques en 1873. En 1887, l’allemand Heinrich Hertz confirme cette découverte par l’expérimentation ; il donne alors naissance aux ondes hertziennes. Au début des années 1890, le français Edouard Branly découvre les propriétés de la limaille de différents métaux et met en place un émetteur et un récepteur pour la transmission des ondes. Puis, au cours des années 1890, l’anglais Olivier Lodge et le français Eugène Ducretet améliorent la qualité de l’émetteur et du récepteur. Le russe Alexandre Popov, au même moment, pense à utiliser le code morse pour transmettre des messages par ondes hertziennes. Au cours des ses essais, il augmente les distances d’émission et de réception.
Un télégraphiste au travail
A la même époque, le jeune italien Guglielmo Marconi réalise de nombreuses expériences en utilisant le code morse et en augmentant la puissance de l’émetteur. Il allonge les distances et le 12 décembre 1901, il réalise la première transmission télégraphique transatlantique entre les Cornouailles et Terre-Neuve (3400 km).
C’est en 1906 que Eugène Pian entre au service de la Compagnie Française Maritime de Télégraphie Sans Fil, soit seulement cinq ans après la première transmission au dessus de l’Atlantique, les premières liaisons ayant été tentées par câbles sous-marins. La Compagnie Française Maritime de Télégraphie Sans Fil utilise le procédé Marconi et Eugène Pian est nommé « Opérateur Marconi ». La maîtrise de la technique de la réception et de l’émission de message en code morse demande un entraînement constant, comme le montre la correspondance d’Eugène Pian avec son employeur. Ainsi, entre les voyages, il est affecté dans le local que possède la Compagnie Maritime Française de Télégraphie Sans Fil au Havre. Là, il perfectionne sa technique et son savoir-faire, il est également chargé de former les jeunes recrues au matériel utilisé, à la réception et l’émission de mots par code morse.
Le travail effectué à bord du navire consiste à recevoir et à émettre des messages pour le Commandant et les passagers. Ce service envers les passagers est payant et les opérateurs reçoivent des primes sur les messages envoyés vers les compagnies étrangères. Des questions se posent à propos de la disponibilité par jour du service de Télégraphie Sans Fil.
Eugène Pian est soucieux par ailleurs d’améliorer le matériel ou sa position, comme par exemple les antennes sur le navire. Il est très sensibilisé au rôle que peut jouer la Télégraphie lors des sauvetages en mer. Quand il entre en fonction en 1906, une convention vient d’être signée par 27 Etats qui fixe les règles du SOS. Il rédige des notes à ce sujet. Voici ce qu’il écrit en 1913 à propos du naufrage du Titanic : « Sur La Provence nous avons entendu le « SOS » du Titanic et suivi toutes les phases de son agonie ; malheureusement nous étions à une distance d’environ 700 milles, ce qui nous rendaient témoins impuissants du drame qui se déroulait à l’endroit même où nous passions 35 heures plus tôt. Si d’autres bateaux, et notamment le California avaient eu le personnel suffisant pour assurer un service permanent [de Télégraphie Sans Fil] combien de victimes auraient été épargnées ? ».
Lors du naufrage du Titanic, le chef de poste de Télégraphie Sans Fil, Jack Phillips est resté à bord jusqu’au bout pour envoyer des SOS. Eugène dit à sa sœur à ce sujet que c’est là le rôle d’un chef de poste. C’est à ce poste que le surprend le torpillage de La Provence lors de la Première Guerre Mondiale.
En 1914, Eugène Pian est mobilisé sur La Provence et nommé chef de poste de Télégraphie Sans Fil. La Provence est envoyée à Cherbourg pour être transformée en croiseur auxiliaire sous le nom de Provence II. En effet, comme La Touraine, La Lorraine et La Savoie, les plans de construction de La Provence avaient été conçus pour permettre sa transformation en navire de guerre. Provence II n’entre pas dans la flotte de guerre, le navire est placé en réquisition sous le commandement d’officiers de marine pris dans les cadres de la Compagnie Générale Transatlantique. C’est le cas du Capitaine de Frégate Vesco qui commande Provence II.
La Provence
Provence II est d’abord affectée au blocus de l’Allemagne. En 1915, un front est ouvert au Proche Orient, Provence II, avec Flandre et La Savoie, est associée à la Bataille des Dardanelles, qui visait à isoler la Turquie. Elle est patrouilleur et elle participe aux opérations de Koum-Caleh et de Seddul-Bahr sous les ordres de l’Amiral Guepatte. Mais l’expédition de la Grande-Bretagne et de la France échoue et les troupes sont alors évacuées vers Salonique fin 1915- début 1916. Provence II est affectée au ravitaillement et au transport de troupes vers Salonique.
Eugène Pian, Chef de poste radio disparu sur La Provence, le 26 février 1916
Le 23 février 1916, Provence II quitte Toulon, son port d’attache pour les opérations dans la Méditerranée, avec à son bord un contingent de 2000 militaires dont un important détachement du IIIe Régiment d’Infanterie Coloniale destiné au renfort des troupes, 400 hommes d’équipage et environ 200 chevaux et mulets de l’armée. Le 26 février 1916, au large du Cap de Matapan (Grèce) (38°58 de latitude Nord et 18°59 de longitude), Provence II est touchée à tribord par une torpille du sous-marin allemand UC 38 à 15 heures. L’ordre d’évacuer est donné et le Capitaine de Frégate Vesco conserve son sang-froid pour organiser l’évacuation. Eugène Pian, qui pourtant n’est pas de garde à ce moment-là, rejoint le poste de Télégraphie Sans Fil où se trouve Joseph Huby, son adjoint, avec qui il envoie des SOS. 17 minutes après son torpillage, Provence II coule. Tout comme le Commandant Vesco et d’autres membres de l’Etat-major et de l’équipage, Eugène Pian reste à son poste jusqu’au bout et est englouti avec Provence II quand le navire sombre. Les rescapés sont recueillis par le navire hôpital français Canada, le torpilleur français Fantassin, l’aviso britannique Marguerite et le torpilleur français Cavalier. Seuls 870 hommes ont survécu à ce naufrage.
Eugène Pian est décoré de la Croix de Guerre et il est cité à l’ordre de l’Armée le 28 juillet 1919 : « Le premier maître électricien Télégraphie Sans Fil PIAN (Eugène), chef de poste TSF, a tenu, bien que n’étant pas de service, à rester dans le poste pour surveiller jusqu’à la fin de l’exécution les signaux de détresse et a refusé de se rendre aux sollicitations des hommes qui, devant le danger pressant, l’engageaient à se sauver. Disparu avec son bâtiment la Provence II».
La perte de Eugène Pian lors du torpillage de Provence II a profondément marqué sa sœur Alice Frete. Ainsi le fonds d’archives Eugène Pian contient des poèmes qu’elle a écrit pour son frère. En 1956, elle lance un concours, par le biais de la Radiodiffusion Française, pour obtenir des récits de rescapés du naufrage de Provence II. Ces témoignages se trouvent également dans le Don Eugène Pian.
En 1968, la ville de Pont L’Evêque rend hommage à Eugène Pian. En effet, le 10 novembre 1968 Alice Frete participe avec le maire à l’inauguration de la rue Eugène Pian dans Pont L’Evêque qui existe toujours aujourd’hui.
Barbance, (M.). Histoire de la Compagnie Générale Transatlantique : un siècle d’exploitation maritime. Paris : Arts et Métiers Graphiques, 1955.
Pour la Télégraphie Sans Fil, un site bien documenté : TSF, le temps des pionniers