Quoi de plus symbolique qu’une malle cabine pour évoquer toute la magie des voyages transatlantiques ?
Bien évidemment, nous viennent tout de suite en mémoire les fameuses malles Vuitton, qui dès le XIXe siècle représentent l’élégance à la française. Le modèle « Wardrobe » créé en 1875, connaît un véritable succès car l’article est pratique, solide, étanche, hermétique, compartimenté, empilable et élégant.
En effet, la combinaison de la penderie d’un côté et d’un jeu de tiroirs de l’autre, permet de transporter les effets personnels d’un client avec le plus grand soin. Cette malle est à l’image de ce qu’est une traversée entre Le Havre et New York, luxueuse et agréable.
Auteur : Fabriquée en Angleterre par Watajoy
Titre : Malle cabine
Mesure : 101 cm x 56 cm x 36 cm
Matière : Carton goudronné vert sur bois, cuir, cuivre, 3 caissons en toile, 5 cintres en bois
Epoque : début XXe siècle
Localisation : Collection French Lines, Le Havre
Publicité tirée de l'Illustration du 18/06/1927
Afin de mieux comprendre cette malle, arrêtons nous tout d’abord sur celui qui la fabrique, et remontons au très vieux métier de layetier-emballeur. Il s’agit du métier qui consiste, à emballer les objets les plus divers. La profession d’« emballeur » est reconnue depuis 1521 date à laquelle, sous le règne de François Ier, il est fait mention pour la première fois de statuts régissant cette profession.
Le mot « layetier », lui, apparaît en 1582, tirant son origine du mot « laie », désignant au Moyen-Âge un petit coffre où sont conservés bijoux, documents de valeur et vêtements légers.
En 1661, par évolution du langage, on passe du contenant au contenu et la layette signifie alors le linge réservé au nouveau-né. Au XIXe siècle, le mot « layetier » désigne ensuite le fabricant de coffres ou de caisses en bois servant à l’emballage. Les deux mots sont alors associés pour désigner la même profession.
Au XIXe siècle on voyage de plus en plus (pour les eaux ou les premiers bains de mer) et lorsque l’on a des objets à faire transporter, de quelque nature qu’ils soient, on envoie chercher le layetier-emballeur. Il crée alors des caisses, après avoir pris les mesures des objets à domicile. Toute la difficulté consiste à concevoir une caisse à la fois solide et légère afin d’éviter les dommages sur les marchandises, les frais de transport trop élevés, et d’en faciliter le déballage.
Cabine n°477 à bord du paquebot Ile-de-France (photographie Byron)
A partir du XIXe siècle, on voyage de plus en plus, que ce soit par train, par bateau ou en diligence. Il faut alors des caisses. Un artisan jurassien, Louis Vuitton, aura donc l’idée d’ouvrir son magasin avec une idée neuve : ne pas se contenter d’emballer les choses, mais faire en sorte que les emballages eux-mêmes deviennent des objets durables. Il veut faire des malles, et non plus des paquets. Pour cela, il lui faut transformer des caisses provisoires, à usage unique, en de beaux objets pratiques, que les gens fortunés accepteront de réutiliser. Il fait en sorte qu’on puisse les ouvrir et les fermer sans les détériorer. La malle est devenue par définition le conditionnement de ceux qui ne peuvent s’offrir un emballeur ou du personnel qualifié.
Certes la malle existe déjà, le marché est dominé par les Anglais. Mais Louis Vuitton veut concevoir un véritable objet de voyage soumis à des règles techniques et esthétiques.
Chargement de bagages
La deuxième moitié du XIXe siècle voit aussi l’émergence d’hommes tout aussi ingénieux qui vont bouleverser le transport maritime : il s’agit des frères Pereire. Richissime banquier, Emile Pereire appartient à l’école saint-simonniene et, pour monter en 1855 la Compagnie Générale Maritime, il fonde avec son frère Isaac son propre organisme de crédit, le Crédit mobilier. Leur compagnie, en 1861, adopte le nom de Compagnie Générale Transatlantique et relie l’Ancien au Nouveau Monde. En perpétuelle évolution, la compagnie ne cessera de renouveler sa flotte pour faire face à la concurrence étrangère.
Les Pereire sont aussi très impliqués dans le développement du chemin de fer. Ils sont à l’origine de la construction de la ligne Paris-Saint-Germain et dirigent plusieurs compagnies ferroviaires en Europe.
Ces deux moyens de transport ont besoin de bagages plats à cause des nouveaux dispositifs de chargement des cales et de l’aménagement des cabines.
Avec un XIXe siècle finissant, ce sont de nouvelles habitudes vestimentaires qui naissent. La crinoline et la manche à gigot imposaient jusqu’alors qu’on déplie les vêtements au plus vite dès l’arrivée, en raison de leur volume. Mais si l’habit devient souple, précieux et léger alors tout devient possible. La malle se transforme alors en véritable meuble, une sorte de placard transportable.
Porteur de bagages (photographie Byron)
Pier 88 : porteur de bagages (photographie Byron)
Ce changement vestimentaire radical, conditionné par la nécessité du confort et par l’exiguïté des moyens de locomotion, va donner naissance à la malle-armoire. En réalité cette malle existait déjà : le premier brevet a été déposé à Vienne en 1852. A l’époque, de nombreux modèles avaient vu le jour, mais la mode des crinolines, des robes à la garniture délicate ou ample avaient condamné son invention. Il était impossible aux layetiers d’y emballer en toute sécurité les toilettes. De plus, en 1852, les voyages avaient peu d’amateurs, qui se déplaçaient par voies ferrées en n’emportant que peu de bagages. Enfin, la taille et le poids de ces malles-armoires étaient trop importants pour les manipuler aisément.
Ainsi, plus de quarante ans après le brevet viennois, la malle-armoire ou encore malle-cabine fait son grand retour. Les toilettes légères s’accommodent parfaitement de ce système de penderie sur cintres. En France, Vuitton signe la « Wardrobe » qui mesure 1,35 mètre de haut, mais la Innovation Trunk Compagny commercialise également une malle-cabine aux Etats-Unis pour les passagers des paquebots transatlantiques.
Etiquette à bagages d'Ile-de-France
La malle-cabine qui se trouve dans les collections de l’Association French Lines appartenait à un certain Jean Ferry (son nom figure encore sur le bagage). Il a voyagé sur Ile-de-France, l’étiquette du navire y étant toujours collée. Cette étiquette permet d’enregistrer le bagage au départ et de passer les douanes. Un service de la compagnie est spécialement alloué à cela, il s’agit du service des bagages. Ce service en 1951 a manipulé pas moins de 110 020 colis (malles de cale, de cabine, valises, petits colis) grâce au travail de 42 personnes (28 à Paris, 7 au Havre, 9 à New York).
Bagages prêts a débarquer sur les ponts intérieur du paquebot France
Bonvicini Stephanie, Louis Vuitton, une saga française, Paris, Fayard, 2004
Laurent Stephane, Chronologie du design, Paris, Flamarion, 1999
Littré , Dictionnaire de la langue française, Paris, Hachette, 1875