Qui connaît l’existence à bord des grands transatlantiques d’un véritable hôpital avec une pharmacie, une salle d’opération et des chambres d’internement ? Qui pourrait croire que ces dernières sont sur Ile de France, à côté de la salle à manger luxueuse, des premières classes ! Cette photographie de la chambre d’internement montre un aspect de la vie des paquebots souvent méconnu, voire caché.
Description : photographie
Auteur : Byron
Titre : « Ile de France » - Hospital (Padded room for insane)
Mesures : 23.3 x 18.4 cm
Matières : tirage argentique sur papier
Epoque : 1927
« Ile de France » - Hospital (Padded room for insane), Byron, 1927
Le plan des emménagements confirme l’existence de ces chambres. Au pont C, à l’avant du navire, entre la descente vers la soute à bagages et la montée des troisièmes classes, sont situées deux petites pièces aveugles portant la dénomination : « fou ». Elles sont au centre de l’hôpital et séparent le quartier des hommes de celui des femmes. Sur le plan les chambres n’ont pas d’autre ameublement qu’un lit. Grâce aux deux photographies, nous mesurons le dénuement du lieu. La cloison extérieure est en bois sur laquelle est percée une porte avec un grand judas et deux verrous. La lampe située à l’extérieure au dessus de la porte, est séparée de l’intérieur par un grillage. Elle est vraisemblablement la seule source lumineuse de la chambre et elle est placée à l’extérieur afin d’éviter les accidents. Une épaisse toile, qui sert d’isolation phonique, recouvre les cloisons.
photo Byron
L’hôpital sur Ile de France est de grande dimension. Il comprend plusieurs parties. A bâbord, nous trouvons : la chambre du deuxième docteur, deux chambres isolées de 1re classe, la chambre mortuaire, deux dortoirs de femmes, une chambre isolée pour les femmes et le dortoir de l’équipage. Au centre, à côté de la chambre de l’infirmière sont situées les deux chambres pour aliéné. A tribord enfin se succèdent la chambre de l’infirmier, la pharmacie, la salle d’attente, la salle d’opération, la chambre du chef infirmier, une chambre isolée pour homme et deux dortoirs pour hommes. Au total, l’hôpital dispose de 45 lits pour les malades.
photo Byron
La photographie de Byron est saisissante. Il a fallu tout le savoir-faire du photographe de Théâtre pour faire ressortir de ce lieu une telle intensité.
Byron a peu de recul dans cet espace exigu. Il dispose son appareil à l’extrémité de la diagonal, ce qui place l’angle opposé au centre de l’image et renforce l’aspect angulaire. De cette contrainte, il fait un jeu de composition. Le dénuement du lieu appuie l’aspect d’un assemblage de formes géométriques simples. En fait, sur cette photographie, nous n’avons qu’un sujet : un parallélépipède rectangle formé par le lit.
Tout cela contribue à un effet optique qui serait limité si Byron, grâce à l’éclairage, n’avait pas su jouer sur les matières. Grâce à un éclairage puissant et rasant, le photographe obtient un bon rendu du tissu, renforcé au tirage avec une gamme exceptionnelle des valeurs dans les gris.
Lorsque l’on connaît la légende de l’image, le tragique semble dilué dans la beauté esthétique et la pureté du lieu. C’est l’artifice de l’art et pourtant, cette atmosphère confinée, d’où aucun cri ne doit s’échapper nous parle, et c’est avec une certaine angoisse comme celle de la découverte d’un lieu inconnu et inhospitalier, que nous la regardons.
Il faudrait faire une longue recherche dans les archives pour connaître la fréquentation de ce lieu. Il est vraisemblable que des transferts d’aliénés avaient lieu entre les pays. Il a pu arriver aussi que des passagers ou des membres d’équipages aient des troubles psychiatriques durant la traversée. Nous avons un témoignage : un violoncelliste aurait été interné sur le paquebot Général Metzinger des Messageries Maritimes suite à des excentricités. Le rapport de voyage n’en dit pas plus. On sait par ailleurs grâce à la Mémoire Orale, que ces chambres pouvaient recevoir des cas plus anecdotiques et passagers, comme des delirium tremens de la part des passagers ou des membres d’équipage.
Aussi surprenant que cela puisse paraître la Compagnie Générale Transatlantique a pris l’habitude au début du XXe siècle de faire appel à un studio photographique new-yorkais pour la réalisation de ses reportages sur les paquebots de la ligne. Le Studio Byron est bien connu. Joseph Byron (1847-1923) s’était spécialisé dans les reportages de théâtre ce qui nécessite une bonne connaissance de l’éclairage. Son fils Percy (1878-1959) développe quant à lui une clientèle d’armateurs. A la suite des difficultés causées par la guerre, le studio ferme en 1942.