Selon une légende non confirmée par le personnel navigant, en asséchant l’océan Atlantique on pourrait relier Le Havre à New York en marchant sur une mer d’argenterie. En effet, toujours selon ce même mythe, le préposé au nettoyage de la vaisselle, devant l’impressionnante quantité d’argenterie, succombait à la tentation de la passer par un hublot. Ce plat serait-il un rescapé ? Fort heureusement l’argenterie ne manquait pas à bord, et l’Association French Lines conserve précieusement ce patrimoine.
Auteur : Christofle
Titre : Plat
Mesure : 30 x 21 cm
Matière : métal argenté
Epoque : début XXe siècle
Localisation : Collection French Lines, Le Havre
Cliente de la maison Christofle depuis de très nombreuses années, la Compagnie Générale Transatlantique y commande l’argenterie de ses navires et la vaisselle du Paris ne déroge pas à la règle. On ne saurait étudier ce plat sans revenir sur l’histoire de Christofle.
De la Restauration et du Second Empire, émerge une nouvelle clientèle pour une orfèvrerie de luxe : la bourgeoisie, éprise de beauté mais moins fortunée. Fondée en 1830, la maison Christofle occupe une place privilégiée dans l’histoire de la production française. Elle sait en effet, mettre à la portée des classes moyennes une orfèvrerie de qualité grâce à une nouvelle technique à caractère industriel : la galvanoplastie. Cette technique permet de créer des objets en série, réalisant ainsi le vœu de Charles Christofle de réconcilier l’art et l’industrie pour faire de l’argenterie un luxe raisonnable. Ainsi ce nouveau procédé va pouvoir fournir un grand nombre de pièces aux paquebots de la compagnie générale transatlantique.
Après la première guerre mondiale, la France des années Folles va tenter d’oublier la période traumatisante qu’elle vient de vivre, tout en s’adaptant aux nouvelles contraintes de la vie économique. Les modes de vie changent alors et les logements deviennent plus petits, les femmes travaillent, les loisirs ne sont plus ceux du Second Empire ni de la Belle-Epoque, les grands bourgeois immensément riches se font rares même si quelques milliardaires américains s’installent à Paris pour fuir la prohibition. A ces conditions défavorables pour l’industrie du luxe, s’ajoutent, pour Christofle, des contraintes industrielles et artistiques. La société engage durant cette période, un vaste programme financier alourdi par le coût de la modernisation de l’appareil de production usé par 4 années de guerre durant lesquelles tout investissement était impossible. De plus, la remise à jour du catalogue commercial devient impérative. Le dernier date de l’Exposition Universelle de 1900 et il paraît soudain démodé alors que se prépare l’exposition des Arts décoratifs de 1925. Mais dessiner de nouveaux modèles représente un coût élevé.
Une collection totalement nouvelle confirme bientôt la créativité de Christofle. La place privilégiée que cette maison occupe à cette époque dans le domaine artistique, est due en grande partie aux nombreux artistes avec lesquels elle collabore, qu’ils soient reconnus comme Sue et Mare (par ailleurs décorateurs de suite de luxe du Paris) ou des jeunes créateurs comme le danois Christian Fjerdingstad. Le Paris se situe à mi chemin entre les deux courant artistiques et sa décoration intérieur en est le témoignage.
Après la Première guerre mondiale, le trafic sur les lignes de l’Atlantique Nord évolue. L’émigration européenne se raréfie tandis que se développe le voyage d’agrément. Pour se démarquer des compagnies étrangères le directeur de la compagnie générale transatlantique, John Dal Piaz, décide d’abandonner les décorations imitant les styles anciens. Le paquebot Paris inaugure cette nouvelle tendance avec une décoration hésitante entre l’Art Nouveau déjà dépassé et l’Art Déco balbutiant.
Salle à manger des 1res classes décorée par Rémon et Fils. La toile d’Albert Besnard, dans le fond illustre la ville de Paris surmontée de la bannière américaine, un symbole d’amitié entre les deux nations.
Avec Paris, la compagnie met en service un navire dont la conception remonte avant 1914, mais qui a été une intéressante et première tentative de décoration dite contemporaine, pour essayer d’abandonner les styles antiquisants toujours à l’honneur. Paris est un paquebot de transition manquant de cohérence, et suscitant des critiques partagées, les uns jugeant les aménagements quelque peu vieillots, les autres d’une laideur avant-gardiste.
Grande descente du hall des 1res classes
Le modern style fait une apparition dans la grande descente du hall principal ainsi que dans la salle à manger, étrangement début de siècle. Par contre, dans les cabines naissent les prémices de l’art déco que l’on retrouve dans le salon avec une harmonie rose raffinée où scintille le verre, et au fumoir, avec les couleurs vives ou contrastées de son tapis aux dessins francs et nets, entouré de grilles en fers légers et fleuris.
Il faut remonter au Second Empire pour retrouver le détail des premières fournitures de la maison Christofle. Les qualités de solidité exceptionnelle de sa production, la recherche de ses modèles ont fait de cette maison un ambassadeur du goût français et l’ont toujours maintenue à un tel rang dans sa corporation. Plusieurs marines nationales ont également fait appel à son concours pour l’armement de leurs unités.
En ce qui concerne plus particulièrement la compagnie générale transatlantique, le panel des pièces d’orfèvrerie illustre l’évolution du goût entre le XIXe et XXe siècle. On note d’abord l’inspiration cherché dans les styles anciens, puis dans les éléments de la faune et de la flore marine, sans oublier bien entendu le matériel de navigation : ancres, bouées et cordages, pour aboutir enfin à la sobriété où toute ornementation semble bannie.
A l’origine de la CGT (1860-1870), le nombre des paquebots de prestige est restreint (Pereire, Napoléon III, Ville de Paris), mais déjà l’accent est mis sur le confort et le luxe. Bien que les documents de cette époque soient rares, il a été possible d’identifier le monogramme utilisé par la compagnie mais aussi de mettre en avant une réelle standardisation du matériel embarqué. La logique permet de renforcer cette hypothèse, car créer un service d’argenterie, de cristallerie et porcelaine pour 200 personnes (une classe) semble antiéconomique.
De nombreux navires ont été construits en Angleterre, ce qui a une conséquence sur le matériel embarqué. Il a, notamment été trouvé d’anciens couverts transat de fabrication anglaise.
Dès 1880, de nouveaux paquebots plus puissants prennent leur service sur la ligne de New-York alors que de nouveaux services sont créés sur l’Algérie. D’importantes quantités d’argenterie doivent être commandées. Concrètement, dès cette époque, on retrouve à bord des matériels différents pour deux classes distinctes. Il faut donc restaurer et regraver le monogramme afférent au navire sur des pièces ayant déjà 20 ans d’existence. On voit également les pièces de 1ères classes les plus usées être transférées en deuxième classe sur la ligne des Antilles. Il est à penser que ce phénomène se soit encore amplifié avec le temps et la variation des monogrammes de la compagnie.
Il faut attendre 1906 et la mise en service de La Provence pour que la compagnie crée, pour la 1re classe un service d’argenterie, porcelaine et cristallerie adapté au navire. Avec France 1912, la compagnie qualifie l’argenterie de style Louis XIV et la porcelaine de style Louis XV. En réalité, il s’agit de la même vaisselle que celle sur La Provence de 1906, avec le même monogramme, mais avec des variantes de couleurs. En ce qui concerne la vaisselle, et uniquement la vaisselle, ce même monogramme dure sur les paquebots de la ligne de New York jusqu’en 1935 et ce seulement pour les 1res classes. L’argenterie n’aura pas la même longévité. Dès 1921 avec Paris, la première classe possède un nouveau monogramme.
Ile de France adopte un nouveau monogramme à la fois pour les 1res et 2e classes pour sa porcelaine et son argenterie spécifique. Autre fait notable que l’on remarque aussi avec Normandie en 1935, le style de la deuxième classe est à l’avant-garde des goûts de l’époque, comme s’il s’agissait d’un laboratoire d’expérimentation. A l’inverse le style de la première classe reste classique.
En ce qui concerne les 3e classes, c’est sur France 1912 qu’elle obtient une vaisselle et de l’orfèvrerie. Le nombre des passagers de 3e classes va décroître avec le temps, et amener la compagnie à ne plus créer de service, mais à réutiliser le matériel usagé de la 2e classe des navires antérieurs. Là encore cela va aboutir à un mélange de styles et de monogrammes.
Les pièces d’orfèvrerie créées pour Normandie possèdent cet aspect de robustesse, de solidité un peu massive qui caractérise le goût des années Art Déco, laissant à la seule élégance des contours et à l’équilibre des volumes tout le rôle décoratif. Un détail (poignée, bec, anse moulure…) vient donner à la pièce son échelle et s’opposer heureusement aux grandes surfaces d’argent bruni. Sur le couvert de table et le légumier on remarque la pure simplicité géométrique du monogramme (monogramme 22 et 23) de la compagnie. Pour Normandie, Christofle à dû fournir en tout 45 000 pièces d’orfèvrerie.
Liberté, Ile de France ou De Grasse vivent avec l’héritage de Normandie. Il faudra attendre le dernier France pour la création d’une nouvelle vaisselle et cristallerie de première classe, mais aucune pièce d’orfèvrerie ne sera confectionnée, la restauration des anciennes pièces d’argenterie sera confiée à la COGER (Compagnie Générale d’Entretien et de Réparation implantée au Havre) filiale de la Transat.
| Argenterie | Vaisselle | Verrerie | ||||
| Navire | Classe | Navire | Classe | Navire | Classe | |
| Monogramme 1 | ||||||
| Monogramme 2 | ||||||
| Monogramme 3 | ||||||
| Monogramme 4 | ||||||
| Monogramme 5 | ||||||
| Monogramme 6 | ||||||
| Monogramme 7 | ||||||
| Monogramme 8 | ||||||
| Monogramme 9 | La Touraine | |||||
| Monogramme 10 | La Touraine | |||||
| Monogramme 11 | Série des provinces | |||||
| Monogramme 12 | La Savoie | |||||
| La Lorraine | ||||||
| Monogramme 13 | La Provence | |||||
| Monogramme 14 | Chicago | |||||
| Monogramme 15 | France 1912 | 1ere | ||||
| Monogramme 16 | France 1912 | 1ere | ||||
| Paris | ||||||
| Monogramme 17 | France 1912 | 2e | ||||
| Monogramme 18 | France 1912 | 1re | ||||
| Monogramme 19 | Paris | |||||
| Monogramme 20 | Ile de France | 1ere | ||||
| Monogramme 21 | Normandie | 1re | Colombie | touriste | Colombie | 1re |
| Normandie | 2e | Antilles | touriste | Colombie | 2e | |
| Ile de France | 1re | Liberté | touriste | |||
| Flandre | touriste | |||||
| Antilles | touriste | |||||
| Colombie | touriste | |||||
| Monogramme 22 | Normandie | 1re | ||||
| Normandie | 2e | |||||
| Monogramme 23 | Normandie | 1re | Flandre | 1re | Flandre | 1re |
| Normandie | 2e | Antilles | 1e | Antilles | 1re | |
| Colombie | 1re | Liberté | 2e | |||
| Liberté | 2e | Antilles | 2e | |||
| Ile de France | 2e | |||||
| Antilles | 2e | |||||
| Colombie | 2e | |||||
| Liberté | touriste | |||||
| Flandre | touriste | |||||
| Monogramme 24 | France | 1re | France | 1re | ||
| France | touriste | France | touriste | |||
| Monogramme 25 | Ile de France | 2e |
Catalogue de l’exposition « Christofle, une certaine idée de l’orfèvrerie » du 18 juin au 27 septembre 1992 au musée Mandet de Riom.
Ecomusée de Saint-Nazaire, Décors de paquebots, Nantes, Helio, 1998
Catalogue de l’exposition « Paquebots de légendes, décors de rêve » du 5 décembre 1991 au 5 mars 1992 au Musée de la Marine, Palais de Chaillot, Paris